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 A propos de l’Evangile selon saint Luc 3, 10-18 (dimanche 13 décembre)

Où est Jésus ? Il n’est pas mentionné une seule fois dans cette Evangile… c’est le grand absent. Ce dimanche, l’Evangile de Jésus Christ est écrit en creux. Le fait de vivre ce passage de l’Evangile sans Jésus mais avec "seulement" Jean-Baptiste, c’est comme de vivre la première partie d’un concert : certes, on écoute ce que fredonne le chanteur, mais on attend quand même la star… Ici, la star, l’étoile du berger, est absente… mais pourtant dans quinze jours, Jésus va être là, et bien là, car dans quinze jours bébé arrive ! 

  

Bébé arrive ! Dans une famille, un enfant, surtout le premier, ça chamboule tout ! C’est une présence en plus, pas seulement une personne de plus, mais vraiment une présence en plus. Ainsi, la femme reste une femme mais elle a en plus la qualité de mère ; le mari reste un homme mais il a en plus la qualité de père. La naissance de Jésus a ceci de particulier qu’elle va apporter une présence non seulement dans sa famille "biologique", mais également dans toute la famille humaine. En quelque sorte, à Noël, nous allons tous nous retrouver avec un couffin devant la porte ! Dans l’album "Le fils d’Astérix", le héros trouve un enfant devant sa hutte. Et les questions d’Astérix ne manquent pas : « Comment le porter ? Comment ne pas le laisser tomber ? Comment faire face au mystère de cette présence ? »

 

Premier défi auquel Dieu nous confronte à Noël : le mystère de sa présence. Par son incarnation, Dieu s'est compromis (Paul dira qu'il s'est abaissé). Il a voulu prendre chair dans notre chair si fragile et manifester ainsi sa présence dans notre fragilité. Il est certainement plus évident pour les hommes de croire en un Dieu Superman, mais nous ne prêchons qu'un Dieu fait homme. Il est plus facile de croire en un Dieu des éclairs, mais nous croyons en un Dieu qui se fait pain – pain nouveau, certes, mais pain quand même.

Dans le mystère de l’Eucharistie, ce que la tradition appelle la "présence réelle", nous sommes face à un mystère qui nous dépasse et nous invite à fléchir le genou devant ce Corps livré pour nous. Mais en même temps, nous sommes appelés à respecter la simplicité du signe, le pain et le vin, "transfigurés" par l’Esprit Saint en Corps et Sang du Christ. Sur l’autel, Dieu se compromet, tout aussi humblement qu’il s’est compromis à Bethléem.

 

Dans un de ses romans majeurs, Graham Greene écrit :

« Dieu est cruellement injuste de s’être exposé de cette manière : homme, hostie, d’abord dans les villages de Palestine, et maintenant là (…) permettant à l’homme, ici et partout, de Le posséder. (…) Se mettre à la merci d’hommes qui savaient à peine le sens du mot merci. Comme Dieu doit aimer désespérément, avec humilité. », (Le fond du problème, Livre de poche, p. 289)

 

Second défi posé par Dieu à Noël : annoncer sa présence. Comment transmettre « ce que nos yeux ont vu et ce que nos mains ont touché » ? Le simple langage ne pourra suffire : pour dire un Dieu qui s’est compromis, il faudra aussi nous compromettre. 

Tout d’abord, nous pouvons être prophètes à la manière de Sophonie. « Le Seigneur ton Dieu est en toi, c’est lui, le héros qui apporte le salut. Il aura en toi sa joie (…) il dansera pour toi avec des cris de joie… »[1] ! Annoncer de but en blanc un Dieu façon Noureïev ou Preljocaj, ce n’est pas évident ! Mais c’est un début incontournable, et la première compromission pour nous, c’est de faire plus confiance à la Parole de Dieu qu’à notre parole d’homme.

Comment aller plus loin ? En adaptant à notre époque le langage de l’Evangile, en respectant l’incarnation du Christ en incarnant notre propre discours apostolique dans une culture. Il ne s’agit pas de dire ou faire de la théologie puis de la camoufler sous une couche de culture, mais de dire et faire de la théologie en acceptant de baigner dans le bain culturel de notre temps : se compromettre pour le Dieu de la promesse.

Pour ce faire, je vous propose deux images du prophète.

En juin dernier, Barack Obama, parlait de l’université Notre-Dame comme d’un "phare et d’un carrefour"[2]. Un prophète est "phare et carrefour". Le phare rayonne au loin d’une lumière intérieure, profondément inscrite en son cœur (sa lampe) ; le carrefour permet la rencontre, l’écoute, le partage : on ne peut garder une telle nouvelle pour soi « Malheur à moi si je n’annonce pas mon Evangile (1 Co 9, 16 et 2 Tm 2, 8) »

Jean-Baptiste est un phare et un carrefour : aux foules qui viennent à lui, il dit ce qu’il faut faire, il répond simplement. Et ses paroles rayonnent de la joie de la rencontre déjà vécue avec Jésus. Dès le sein d’Elisabeth, dès l’arrivée de Marie, il a cru, il a cru par la présence même de Jésus. Il a alors tressailli de joie, et aujourd’hui il proclame.

 

La seconde image est celle de l’obstétricien. L’obstétricien, c’est celui qui sait que la naissance va avoir lieu, à quel moment et qui aide la mère à enfanter. Jean-Baptiste est un obstétricien en ce sens qu’il annonce la venue du Christ dans le monde, sa naissance à la vie publique. Le fils de Zacharie sait aussi que la foi peut toujours naître parmi ceux qui, sans le savoir, espèrent que la "lumière de l’astre d’en haut" vienne les visiter.

Ecoutons le témoignage de Thierry Bizot, qui est revenu à la foi à quarante ans et qui compare sa conversion à la naissance de sa fille ainée :

« Soudain [est] apparu comme par magie un bout de chair sanguinolent et luisant, un être qui me fixait de son regard furieux : ma fille. Et sans que j’aie rien à faire je me [suis] mis à aimer, à aimer confusément, à aimer passionnément ce petit corps vagissant et inconnu, à l’aimer plus que mes parents, que ma femme, que moi-même. Un nouveau soleil venait d’apparaître dans ma galaxie, me forçant à reconsidérer toutes mes valeurs sous ce nouveau jour, m’apportant un bonheur indiscutable » (Catholique anonyme, Livre de poche, 2008, p. 187).

 

Soyons des obstétriciens : annonçons la venue du Christ dans le monde, aidons l’Eglise à enfanter de nouveaux fils de Dieu. Soyons des phares : brûlons de notre rencontre avec le Christ, soyons les lumières de la Lumière du monde (Mt 5, 14 ; Jn 1, 9). Soyons des carrefours : ouvrons nos bras pour accueillir le Christ, pour accueillir nos frères ; ouvrons nos bras pour transmettre le Christ, pour le donner à nos frères.

 



[1] Première lecture du 3ème dimanche de l’Avent C.

[2] Selon l’expression du Père Théodore Hesburgh, ancien recteur de cette université de l'Indiana, Discours du 6 juin, cf. DC 2427 du 5 juillet 2009.