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 Petite méditation à propos de l’Evangile du dimanche de la Pentecôte. 

La fête de la Pentecôte, c’est la fête de l’envoi en mission. Et quelle mission ! Dieu envoie ses apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ! » (Mt 28, 19). Dieu confie l’annonce du Royaume  à des hommes, à des pécheurs ! « Faites-en des disciples, qu’ils deviennent des chrétiens, des autres christs ! »

Une telle mission auprès des hommes, c’est au dessus des forces humaines, c’est une mission pour Dieu, ou à la limite pour des anges… Par l’événement de la Pentecôte, nous sommes appelés à complètement changer notre idée païenne de la hiérarchie céleste. Il y a Dieu, Un et Trine, et juste en dessous, il y a l’homme : « Tu l’as fait un peu moindre qu’un Dieu, le couronnant de gloire et d’honneur, pour qu’il domine sur l’œuvre de tes mains ! » (Ps 8, 6-7). C’est pourquoi la mission est une affaire d’hommes, et non pas d’anges.

Aussi, quand saint Paul dit aux Romains : « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (Rm 1, 23), le scandale et la folie concernent non seulement la Croix du Christ, mais aussi l’instrument de la proclamation, l’Eglise. Car il y a bien scandale aux yeux du monde. Dans le mystère de son Eglise, Dieu s’unit au péché ! Il souffle son Esprit sur des pécheurs pour en faire le corps de son Christ, pour en faire l’Epouse de son Fils bien aimé. S’il n’y avait que le "scandale Jésus", du Verbe fait homme, mais non, le scandale continue ! L’Eglise, c’est pour ainsi dire le "scandale répandu et communiqué" ! Le Père de Lubac disait d’ailleurs : « Mystère de l’Eglise, plus profond encore s’il est possible, plus "difficile à croire" que le Mystère du Christ, comme celui-ci déjà était plus difficile à croire que le Mystère de Dieu » (in Catholicisme, p. 48-49).

A quel point Dieu nous aime pour aller jusqu’à cette folie ! Et face à cette folie, nous voyons bien que nous ne sommes pas à la hauteur de cette folie. Pour Dieu l’amour va de soi, en Lui, tout va de soi, tout fonctionne (cf. le texte de Jn 14) mais pour nous cela ne va pas de soi, nous savons que nous sommes pécheurs, qu’il y a un décalage, une fissure entre notre vie et le projet divin. Et ce décalage, cette rupture originelle, nous la portons personnellement, mais aussi collectivement, ecclésialement. Pour notre vie, on appelle cela un décalage ; pour l’Eglise, on parle de crise.

Mais comment faire donc pour concilier à la fois notre mission, si grande mission, et cet état de crise qui nous bloque et nous paralyse ? Pour dépasser notre état peccamineux, soit parce qu’il nous impressionne, soit parce qu’il nous paralyse, il faut nous mettre en marche. L’erreur, c’est l’immobilisme, dirait Blondel. Quand on veut apprendre à prier, on commence par prier. Pour vivre notre condition d’apôtres claudicants, il nous faut marcher.

Viens ! " dit Jésus à Pierre alors qu’il se trouve en plein milieu du lac. Et Pierre descend de la barque, marche sur les eaux, et vient vers le Christ. Pierre a pris le risque de marcher. Et tant qu’il avait les yeux fixés sur le Christ, il marchait et avançait vers Lui. Il n’a coulé que lorsqu’il a regardé son nombril.

Marcher, c’est très simple à faire : « il faut mettre un pied devant l’autre et recommencer ». Cela paraît très simple, mais cela implique nécessairement un déséquilibre. Lorsque nous lançons le pied devant nous, nous sommes appuyés sur un seul pied, nous nous penchons en avant pour poser l’autre pied, et pendant ce temps, nous sommes en situation de déséquilibre. Pour marcher, il faut accepter le déséquilibre. Un professeur d’économie expliquait à ses élèves que l’économie est comme une marche, si l’on veut avancer, il faut accepter d’en passer par les déséquilibres successifs, inévitables.

L’Eglise a ceci de commun avec l’économie qu’elle ne peut cesser d’avancer. Le déséquilibre, la crise de l’Eglise, c’est la rançon de sa mission. L’Apocalypse de saint Jean est là pour nous le rappeler : il y a un combat à mener, des crises à traverser, des déséquilibres à vivre. Etre chrétien ce n’est pas attendre que le vent se couche et ramper à quatre pates, c’est être appuyé sur la foi du Christ, debout, en action, avec un mental de résistant.

On préfèrerait peut-être avoir le statut des anges, qui eux ne connaissent pas la crise, puisqu’ils ne marchent pas. Mais ce serait oublier que le Christ s’est agenouillé devant un homme pour lui laver les pieds, et pas devant un ange …

 

Mais comment alors concilier cette vie de "déséquilibré" avec la soif d’équilibre et d’unité qui bouillonne dans le cœur de l’homme ? On serait tenté de se débattre et de chercher à trouver nous-mêmes notre équilibre. Mais la vie de disciple ce n’est pas ça. Comme le dit Eloi Leclerc : « la sainteté, c’est suivre le Christ. Tu n’y parviendras pas en luttant, mais en adorant ».

La prière, c’est le centre de la vie du missionnaire. En préparant ce petit mot, je me suis souvent arrêté sur le fait que l’Esprit Saint est descendu sur les apôtres, les premiers missionnaires, avec un bruit de "violent coup de vent". Certes, pour l’oraison, rien ne vaut un endroit calme. Mais ces bruits du monde, ce que l’on appelle "distractions", sont malgré tout la vie de nos voisins, paroissiens, étrangers… et aussi de notre propre cœur ! Il est à première vue plus facile d’écouter et de prier avec du Vivaldi qu’avec du Messian. L’asymétrie musicale et les dissonances peuvent déranger, mais comme l’écrivait récemment une religieuse, l’apôtre est appelé à voir plus loin encore :

« Entendre ce que l’autre me dit de lui par ses bruits qui me dérangent (…).

Olivier Messian s’inspirait pour sa musique du chant des oiseaux dans la complexité de leurs rythmes et mélodies. Ne s’agit-il pas dans le fond, pour nous, d’écrire une musique, une hymne de louange à partir des dissonances, des dysharmonies, de créer des rythmes à partir des sons désordonnés : des nôtres d’abord, avant même ceux des autres.

Et après avoir, sur la portée, écrit quelques notes, faire bien vite l’expérience que c’est Dieu qui écrit sa musique en nous et par le Christ, et qu’il est le seul qui puisse faire de nos vies, de nos bruits, de nos cris de liesse et de douleurs, un "concert eucharistique" ». (Françoise Alexandre, Xavière, in revue Dialogue, 2010, p. 19)

 

Que Dieu nous donne son Esprit de force et de confiance, qu’il affermisse nos pas de messagers de la Bonne Nouvelle, qu’il ouvre nos oreilles et notre cœur aux bruits du monde qui crie sa soif d’un Dieu vivant.